Extrait du livre III - MegaEra ; trente tableaux pour le crépuscule d'un seul jour, tableau XXVII.



Le bois au sol est usé et il craque lorsqu'on avance. Les murs sont peints d'un beige foncé, maintenant vieux et craquelé, parsemé de cadres - des peintures - de toutes tailles, de toutes sortes, mais les toiles sont toutes entièrement peintes en noir - des fenêtres sur le néant - en noir et rien d'autre ne peut obstruer cette opaque fresque, sans fond, sans issue, sans espoir. Des toiles noires. Et ailleurs, des velours ont été accrochés, ici et là, cloués aux murs. Dans un coin, il y a un vaste foyer mais il est condamné avec des planches et ce qui ressemble à de la broche d'acier. La seule lumière - si vive soit-elle - vient d'un vieux chandelier où brûlent six chandelles qui sont, ironiquement, blanches comme neige.

Le Saraband épie et renifle, suspectant qu'il se retrouve prisonnier d'un projet artistique enfanté par un esprit dément. Puis il constate, à la lueur des flammes, la cantatrice qui est là, assise sur un large fauteuil capitonné, une bouteille de vin entrouverte, et un livre sur la cuisse.

Mise en scène.

Elle ne le regarde pas, et une de ses tresses retombe devant son visage alors qu'elle lit. La manche de son bras gauche est relevée, et à la place de la blessure, il y a une bandelette. Dans l'obscurité, une tache noirâtre béante démontre qu'il faudrait changer le pansement.

" Je ne t'ignores pas ", dit subitement la chanteuse tandis qu'elle poursuit attentivement sa lecture. Sa voix est froide, distante.

" Mais je me demande ce que tu es venu faire ici. "

" J'ai besoin d'aide ", rétorque-t-il misérablement.

Elle relève les yeux vers lui et referme son livre.

" Apparemment. "

Il y a quelque chose de troublant dans son regard, quelque chose de tordu, outre les fines lignes noires qui peignent ses paupières en fines ramilles, telles les feuilles d'un chêne ou les ailes déchirées d'un papillon de nuit. Ça y est ; rouge. Ses yeux sont rouges. L'iris est écarlate - un coup de théâtre, bordel. Comme si le malice de son chant avait suppuré le nectar de ses veines jusque dans ses orbites...

[...]