Extrait du livre II - Les Larmes de Rhea, en sept séquences : séquence 4 - Perdition, tableau II
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MALIK - Les Vers de Terre
C'est dans les intestins de la Bête que nous voyageons ; passagers entassés dans le ventre des vers visqueux. Il fait beaucoup trop chaud ici. C'est sale. C'est l'entonnoir logistique du petit peuple. La nuit, la nuit on y voit des spectacles étranges qui jamais ne se répètent qu'à un litre de sueur près ; mais nuit ou jour les mêmes tracas reviennent 'mais où vais-je au juste' et 'pourquoi aies-je mal' ce satané bruit qui croasse et la faible lueur jaunâtre des tubes fluorescents teintés d'une couche de crasse brune. Des milliards de fourmis à déambuler, incertains, pas devant pas derrière, d'un tunnel à l'autre vers on ne sait où. Dans l'intestin de la Bête tous les visages sont vieux et nouveaux, et jamais tu ne verras la même mine deux fois. Passagers pour un aller simple c'est dans les entrailles d'un démon mort qu'est notre véritable maison. Le fœtus du Ver nous garde près de ses parois visqueuses, nous voulons naître mais la brume du jour a exactement la même teinte que ces néons et c'est trop froid dehors beaucoup trop froid ici c'est chaud et sale mais le plancher a certes un bien meilleur goût c'est les intestins de la Bête et nous n'en sortirons plus jamais. Toutes les histoires commencent et se finissent ici. Pour aller ailleurs il faut rester au même endroit, c'est si rapide qu'on oublie parfois l'air rance, les aisselles puantes des autres automates qui nous frottent leur odeur sous le nez à chaque fois. Le jour, le jour c'est un peu moins embarrassant, mais de dimension grise à portail ferreux la mémoire nous perd et l'oubli nous rattrape. La même voix résonne d'hauts parleurs invisibles et c'est peut-être une femme plus qu'un homme mais elle n'a jamais baisé ou rit ou pleuré ça on le sait c'est la toute dernière chose qui nous reste l'incertitude et l'inquiétude c'est l'angoisse sans fin dans les intestins de la Bête. 'Mais où vais-je au juste ?' 'Pourquoi aies-je mal ?' Douleur, souffrance et tourment, il ne faut certainement pas croire qu'on peut se rappeler du chemin jusqu'à la maison ; nous n'habitons plus nulle part que dans ce foutoir logistique. La Bête, c'est une question qui a dévoré sa réponse. |